La première la regardait, funambule sur une corde étroite et immense, interminable.
Sans filet.
Celle-ci pouvait basculer à tout moment. Ses pas étaient maladroits, son équilibre vacillant, et la vue de la longueur de la chute, si elle tombait, la faisait désagréablement frissonner.
L'autre là-bas, sur un fil beaucoup plus long, tellement plus haut, marchait depuis si longtemps que ses jambes se dérobaient sous elle.
Son fil se séparait en deux, et la petite funambule devait avancer sur les deux à la fois.
[ Photo : Bois de la Mare, Etoile. Un matin plein de rosée.]
Ceux-ci, avec le temps, s'étaient rageusement divisés en 4.
La difficulté n'en était qu'augmentée.
Leurs bouches étaient sèches, leurs joues mouillées, leurs yeux se vidaient petit à petit, et ce, visible de seconde en seconde, de cet éclat qui brillait autrefois dans leurs prunelles insouciantes.
Elles se regardaient, impuissantes et éreintées par cette marche sans fin, du moins une fin encore invisible; les gestes de réconforts, fréquents et sincères, étaient inutiles.
Si l'une tombait, l'autre ne tiendrait pas longtemps.
Elle n'aurait plus qu'à se jeter misérablement dans le vide infini qui s'étendait sous ses pieds.
Une jambe, ...puis l'autre.
Elle perdrait l'équilibre, en même temps que la vie.
Sa chute durerait. Interminablement.
De ses deux yeux larmoyants, usés par la fatigue, elle cherchait désespérément le bout de ses 4 cordes, mais son regard ne pouvait qu'apercevoir l'horizon, et ses fils se perdre dans un noir par avance terrifiant.
Elle non plus n'avait pas de filet.
L'autre continuait, comme sa parallèle, à marcher malgré le vent qui se levait. Le froid leur glaçait les mains.
Elles s'arrêtèrent un insant, épuisées, vides, et se regardèrent. Chacune considérait gravement l'autre. Un petit sourire triste, du coin des lèvres, quasi-imperceptible, se dessina sur leur bouche gercée.
Elles ne pouvaient pas se toucher, s'étreindre encore moins.
Le vent étouffait leurs paroles, et le moindre mot prononcé était immédiatement jeté au loin.
Le regard et le sourire étaient leurs seules armes.
Elles se détournèrent l'une de l'autre. Le chemin était encore long.
Les deux équilibristes reprirent leur avancée funèbre, lentement.
Je t'aime et je m'en veux. Saches que je serai là, quoi qu'il advienne. Forever Together, Ensemble pour toujours, tu te rappelles ?
La chute serait terrible.
( L )